Ce que nous racontent les pierres

03/01/2007 par Elodie Malard

Aux abords du petit village de Milly-sur-Bradon, non loin de Dun-sur-Meuse, se dresse une roche oh combien intrigante. De par son emplacement, de par sa taille, de par sa forme brute, de par ses inscriptions, le regard soulève maintes interrogations quant à son arborescence.

Il s’agit à première vue d’un monolithe de trois mètres de haut et un mètre quatre-vingt de large pour une épaisseur de 60 cm ! Mais, à bien connaître le village, une pierre semblable, et de dimensions moindres, gît derrière la grande croix du cimetière depuis le début du XXème siècle. Les deux blocs de pierre calcaire d’origine corallienne qui datent de l’époque néolithique sont évidemment apparentés puisque trouvées sur le même site. Néanmoins le mégalithe a certainement été enlevé à la Côte Saint-Germain pour être déposé en bas de la colline. Et là ne s’arrête pas l’intervention de l’homme…

Selon les mémoires de Milly-sur-Bradon recueillis par MM. Vandeputte en 1993, plusieurs fonctions ont été attribuées au menhir pour expliquer son origine. Qu’il s’agisse de pierre fichée ou de monument de culte païen, cette pierre plate a le plus souvent été désignée comme une borne. D’abord, borne séparative entre le pays de Rémes (Reims) et des Trévires (Trèves), puis borne séparative entre les royaumes d’Austrasie et de Neustrie, nommée Petra Pertusa (pierre percée), ensuite borne démarquant le Verdunois de l’ancien comté de Verdun - combien d’incertitudes jusqu’à son ultime fonction de monument funéraire lors de la Première Guerre Mondiale? Dans un cartouche, sous la représentation de la croix contenant un « W », référence à Guillaume II, les inscriptions figurées par les Allemands glorifient les soldats tombés à Verdun. Par ailleurs, le traité de Verdun est cité en tête du monument. Ces gravures ont été recouvertes de ciment sur décision du conseil municipal en 1923.

Peut-être que toutes ces descriptions n’évoqueront qu’un nuage de brume couvrant un peu d’histoire locale à nos lecteurs. Et pourtant, la Hotte du Diable - puisque tel est son nom - a insufflé pas moins de neuf légendes à nos ancêtres. Malheureusement, parce que la tradition orale dans notre Département a perdu depuis bien longtemps son effervescence, seules quelques traces écrites nous permettent de vous conter la légende la plus répandue de la Hotte du Diable, celle qui lui vaut son nom diabolique.

Dans le premier millénaire de notre ère, alors que la vénération en un Dieu unique et suprême se répandait largement à travers l’Europe, dans le Nord-Est de la Gaule, Saint-Saintin était parvenu à évangéliser Verdun. A l’instar de cet évêque, Saint-Remacle l’apôtre des Ardennes, se chargea de débarrasser les terres wallonnes de tout opposant à la foi nouvelle, afin d’instaurer son monastère à Stavelot.
S’attaquant aux nombreux Satyres, Priapes, Dryades et Walkyries qui occupaient les forêts de la Woëvre depuis la nuit des temps, Saint-Remacle attisait la haine du Diable. Ce dernier, menacé de voir son royaume anéanti, exultait sa vengeance. Alors, il se fit violence pour extraire de la montagne l’une de ses lourdes pierres de granit, suffisamment grosse pour écraser ledit monastère et être chargée dans une hotte. A peine enfilée sur ses épaules, Satan plia sous le poids de son fardeau, suant sang et eau. Mais sa colère acerbe ne l’aurait fait reculer devant rien et allait même jusqu’à décupler ses forces.
Cheminant vers Stavelot, le Diable enragé propagea le brûly au travers des terres qui furent siennes. Les forêts s’enflammèrent et les marécages s’asséchèrent, de sorte que les habitants de cette contrée se réjouirent de pouvoir accéder à des endroits depuis toujours impraticables.
Dans le même moment, à Stavelot, Saint-Remacle pressentit l’arrivée menaçante du malfaiteur. A son tour, il réfléchit à une ruse subtile pour le détourner de son but. Alors, vêtu de sa robe de bure, il collecta les sandales usées de ses moines, et une fois qu’il en détînt assez pour remplir sa hotte, bâton de pèlerin à la main, il partit à la rencontre de Satan.
Après un long et pénible parcours dans les méandres de la vallée de la Meuse, le Diable, qui ne parvenait toujours pas à sa destination, s’accorda une trêve et déposa sa hotte à terre dans le village de Stenay. Il se mît à scruter l’horizon, tentant d’apercevoir Stavelot. C’est alors qu’il aperçut un vieillard qui s’approchait. Satan s’avança et engagea la conversation :
- Je te salue vieillard étranger !
Saint-Remacle lui rendit son salut.
- Où vas-tu donc comme cela, ainsi lesté ?
- Oh, je m’en vais à Rome, mon brave.
- A Rome ? ! Mais la ville se trouve encore à des lieues… Moi même, je vais à Stavelot, saurais-tu si cette contrée est encore loin ?
- Stavelot ? A vrai dire, j’en viens. Je ne saurais t’indiquer la distance exacte, mais je puis t’assurer que j’ai déjà tant marché que j’en ai usé tous ces souliers !
A cette remarque le Diable fut désarçonné. Fulminant de ne pas avoir songé davantage à sa vengeance, bien mal lui fît.
Fou de rage et d’impuissance, Satan saisit sa lourde pierre et la jeta de toutes ces forces dans les airs. Après de nombreux tournoiements, elle atterrit sauvagement, fichée dans la terre, loin de là, près de Dun-sur-Meuse. Ainsi, on nomma cette pierre la «Hotte du Diable».

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